Rouen · Rue Eau-de-Robec · Une histoire depuis 1853
Une maison, deux numéros, une histoire qui continue.
À l'angle de la rue de la Grande-Mesure, une maison de pierre a vu passer des artisans, des épiciers, un restaurant, des chambres meublées et plusieurs générations de cafetiers. Photographiée par Eugène Atget, détruite en 1944 puis reconstruite, son histoire se poursuit aujourd'hui au Son du Cor.
5 minutes de lecture · 7 dates essentielles


Se repérer
Le 221 est encore là. Le 223 est devenu le terrain de pétanque.
La salle actuelle se trouve au 221. À côté, le terrain de pétanque occupe l'ancien 223, l'une des deux portes de la maison photographiée au début du XXe siècle. Pendant plusieurs décennies, les deux numéros ont formé un seul commerce.
Avant 1944
Aujourd'hui

Ce relevé, dessiné avant la guerre, montre ce que le schéma ci-dessus se contente d'expliquer : deux devantures côte à côte sous une seule façade. À gauche, l'enseigne peinte « Au Son du Cor » et le cor de chasse. À droite, un autre commerce, sa vitrine et son marchand dans l'embrasure.
Il apporte aussi ce que la photographie de 1907 ne montre pas. Atget cadre serré et s'arrête au-dessus des arcades ; ici la maison est entière, avec ses étages à pans de bois, sa toiture et ses lucarnes.
Datation et droits en cours de vérification
Sept dates
Ce que les archives permettent de dire
Fin du XVIᵉ
Une façade Renaissance
On bâtit à l'angle de la rue de la Grande-Mesure une maison de pierre de taille, aux appuis de fenêtres couverts de bas-reliefs. L'antiquaire rouennais Eustache de La Quérière la décrit en 1841, et déplore déjà qu'on en ait rasé une partie.
1853
Le premier débit attesté
L'Almanach de Rouen place au 223 un certain Bailleul, « débitant-échoppier ». C'est la plus ancienne preuve retrouvée d'un commerce de boissons à cette adresse.
1888
Le 221 et le 223 ne font plus qu'un commerce
L'annuaire écrit pour la première fois « Dévé, épicier, rue Eau-de-Robec, 221 et 223 ». Les Dévé tiennent l'épicerie depuis 1867 ; ils y resteront vingt-huit ans.
1907
Eugène Atget photographie la maison
Le tirage est catalogué « Maison du Cor de Chasse : 223, rue Eau-de-Robec ». C'est la première fois que ce nom apparaît quelque part.
1921
Restaurant et cuisine bourgeoise
Henri Heuzé photographie la même façade pour les Monuments historiques. Célestin Briot y tient un café au rez-de-chaussée, un restaurant et des chambres meublées dans les étages.
1944
La maison disparaît
La façade avait été inscrite au titre des Monuments historiques le 16 novembre 1942. Elle est détruite dans la nuit du 18 au 19 avril 1944, avec le reste de la maison.
1969 · 1999
Denise, puis la famille Picard
Denise Morcet, née Jolly, tient le bar pendant trente ans. Son activité s'arrête le 30 juin 1999 ; la famille Picard reprend le 1ᵉʳ juillet.
Le mystère de 1802
Une façade Renaissance, une maison réédifiée ?
Les photographies anciennes montrent une façade de pierre dont les sculptures appartiennent à la fin de la Renaissance. Mais une annonce publiée en 1802 mentionne, dans ce même bloc urbain, une maison « nouvellement réédifiée ».
La numérotation des rues ayant changé ensuite, le document ne permet pas encore de mesurer ce qui fut conservé, transformé ou reconstruit. La façade visible au XXe siècle pourrait donc avoir mêlé une structure ancienne et une importante reprise autour de 1800. L'enquête reste ouverte.
Hypothèse documentée, à confirmer

1853
Bailleul ouvre la première piste certaine.
L'Almanach de Rouen place au 223 un certain Bailleul, « débitant-échoppier ». C'est la plus ancienne preuve actuellement retrouvée d'un débit de boissons à cette adresse. Le détail est savoureux : ce premier comptoir ne se trouvait pas dans la salle actuelle, mais du côté de l'ancien 223, là où se trouve aujourd'hui le terrain de pétanque.
À partir de 1867, la famille Dévé installe une épicerie. En 1888, l'annuaire réunit pour la première fois les deux numéros dans une même ligne : « 221 et 223 ». Les deux portes forment désormais un seul commerce.
Dévé, épicier, rue Eau-de-Robec, 221 et 223.
Deux photographies, quatorze ans d'écart
La même façade, d'autres mots peints dessus
La Maison du Cor de Chasse
En 1907, Eugène Atget photographie la façade. Le tirage est aujourd'hui catalogué sous le titre « Maison du Cor de Chasse : 223, rue Eau-de-Robec ». En regardant la devanture, on distingue une plaque consacrée aux eaux-de-vie et liqueurs ainsi qu'une vitrine garnie de bouteilles.

- 1Les frises sculptées. Lansquenets, putti, tritons chevauchant des monstres marins : un décor de la fin du XVIᵉ siècle, à hauteur d'appui du premier étage. Les deux cartouches centraux sont vides, grattés.
- 2« Eaux-de-vie et liqueurs ». La plaque peinte, à gauche de la devanture. L'annuaire du commerce dit la même chose la même année : épicerie-débit.
- 3La vitrine. Des bouteilles alignées derrière la glace, et le comptoir sombre au fond.
Restaurant. Cuisine bourgeoise.
Quatorze ans plus tard, Henri Heuzé photographie la même façade. Le décor de pierre n'a pas changé, mais les mots peints sur la devanture annoncent désormais un restaurant et une « cuisine bourgeoise ». Le commerce est tenu par Célestin Briot : café au rez-de-chaussée, restaurant et chambres meublées dans les étages.

1936
C'est Marie qui tient le comptoir.
Hippolyte et Marie Durosay reprennent le fonds en 1932. Quatre ans plus tard, le recensement apporte un détail inattendu : Hippolyte travaille dans une usine, tandis que Marie, née Codron, est déclarée « débitante, patron ». C'est elle qui fait vivre le commerce. Leur fille Nicole naît au 221 en 1942.
Elle a deux ans lorsque la maison est détruite, dans la nuit du 18 au 19 avril 1944.
1944 - 1962
Le 221 revient. Le 223 reste vide.
Après la destruction, l'adresse entre dans la longue histoire de la reconstruction rouennaise. Un dossier des Archives départementales, couvrant la période 1947-1962, concerne les terrains et constructions provisoires des 221-223. Les indices disponibles situent la construction du bâtiment actuel entre 1951 et 1962, probablement autour de 1960, mais le permis ou le dossier de chantier n'a pas encore été retrouvé.
Seul le 221 est rebâti. L'ancien 223 reste ouvert : c'est aujourd'hui le terrain de pétanque. Le lieu n'a donc pas seulement conservé une histoire dans ses archives ; il en conserve encore la forme dans son espace.
De vieilles demeures ont été massacrées elles aussi. […] la curieuse maison du café « Au Son-du-Cor », dans la rue Eau-de-Robec […] ont été, soit détruits, soit gravement endommagés.

Parcelle et auteur à confirmer
1969 - 1999
Trente ans chez Denise
En 1969, Denise Morcet, née Jolly, prend le débit du 221. Elle et son mari y restent trente ans. Les habitués les plus anciens parlent encore de « chez Denise » lorsqu'ils évoquent le bar.
Son activité s'arrête le 30 juin 1999. La famille Picard reprend le 1er juillet. Le lendemain exact. Depuis, le Son du Cor continue d'écrire son histoire au même numéro.
Le nom
Du Cor de Chasse au Son du Cor
La photographie de 1907 est cataloguée sous le nom de « Maison du Cor de Chasse ». L'enseigne « Au Son du Cor » est, elle, attestée avec certitude en 1944. Entre les deux, le nom a changé.
Un vers d'Alfred de Vigny, appris pendant des générations d'écoliers, offre une explication séduisante.
J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois.
Peut-être un cafetier l'avait-il en tête. Pour l'instant, cela reste une hypothèse.
Hypothèse, non prouvée

L'histoire ne s'arrête pas dans les archives.
La salle où vous entrez est celle du 221 reconstruit. Les boules de pétanque roulent sur l'ancien 223. Les photographies ont changé, les façades aussi, mais l'adresse est toujours un lieu de rencontre.
Vous possédez une photographie du quartier, un document de chantier ou un souvenir du bar avant 1969 ? Écrivez-nous. Une image oubliée dans un album de famille peut encore compléter cette histoire.

Pour finir
Le quartier, au temps du Robec à ciel ouvert
Ces quatre vues montrent la rue et le quartier, pas notre maison. On ne les fait pas passer pour des pièces du dossier : elles disent seulement à quoi ressemblait l'endroit quand le ruisseau coulait encore entre les parapets, et que les séchoirs à draps sortaient des toits.




Sources et état de la recherche
Le récit ci-dessus ne publie que ce qui repose sur un document. Voici lesquels, et ce qui manque encore. Dossier arrêté au 22 août 2026.
Ce qui est établi
Imprimés et archives
E. de La Quérière, Description historique des maisons de Rouen
1841, tome I, page 104.
La maison de pierre à l'angle de la rue de la Grande-Mesure et ses bas-reliefs.
Journal de Rouen, Annonce du 12 juillet 1802 (23 messidor an X)
Vente d'une maison « nouvellement réédifiée », parcelle traversante jusqu'à la rue Pigeon. Étude du notaire Symon, AD76 sous-série 2 E 8.
Le mystère de 1802.
Almanach de Rouen, Cinquante-deux volumes, de 1853 à 1904
Dépouillés volume par volume. 1853 : Bailleul, débitant-échoppier, au 223. 1888 : « Dévé, épicier, rue Eau-de-Robec, 221 et 223 ». La nomenclature officielle des rues, chaque année de 1855 à 1884, place la fin de la rue de la Grande-Mesure au 223.
La chaîne des commerçants, et la date de la réunion.
Archives départementales de Seine-Maritime, Recensements nominatifs de Rouen, 3ᵉ canton
1906 (6 M 539), 1911 (6 M 563), 1921 (6 M 617), 1926 (6 M 675), 1931 (6 M 685), 1936 (6 M 727).
Célestin Briot restaurateur en 1921 ; Marie Durosay « débitante, patron » en 1936.
Gontran Pailhès, Rouen et sa région pendant la guerre 1939-1945
Rouen, éditions H. Defontaine, page 200. Numérisé sur Gallica, ark:/12148/bpt6k3325473p.
La seule mention imprimée du nom « Au Son-du-Cor » avant la guerre, dans le récit de la nuit du 18 au 19 avril 1944.
Archives départementales de Seine-Maritime, Réquisitions et constructions provisoires, 221-223 rue Eau-de-Robec
3650 W, boîte 1959, dossier 1077, période 1947-1962. Le nombre 1959 est le numéro de la boîte, pas une année.
L'après-guerre de la parcelle : réquisitions de terrain, mainlevées, résiliations de bail. Dossier non encore dépouillé.
Alfred de Vigny, Le Cor
1825, recueilli dans les Poèmes antiques et modernes, 1826.
Photographies
Eugène Atget (1857-1927), Maison du Cor de Chasse : 223, rue Eau-de-Robec
1907, papier albuminé. Bibliothèque municipale de Rouen, Est. rec. m 171-28. Gallica, btv1b10050530b. Domaine public.
Henri Heuzé (1851-1927), Immeuble, 221-223 rue Eau-de-Robec
1921, négatif sur verre. Médiathèque du patrimoine et de la photographie, MH0043796, base Mémoire APMH00043796. Domaine public.
André Lefort, Relevé aquarellé de la façade, « rue Eau de Robec 223 »
Publié dans Rouen avant 1940, Amis des Monuments rouennais. Date de l'aquarelle inconnue ; statut de diffusion en cours de vérification.
La preuve visuelle des deux devantures sous une seule façade, et le seul document qui donne la maison entière — pans de bois et toiture comprises.
Juliette Billard, Gravure de la Maison du Cor de Chasse
Publiée dans Rouen avant 1940, Amis des Monuments rouennais. Date de la gravure inconnue ; statut de diffusion en cours de vérification.
La seule vue par l'angle, qui montre le retour sur la rue de la Grande-Mesure.
Auteur non identifié, La maison du Son du Cor avant sa démolition
Archives municipales de Rouen, cachet visible sur le tirage. Reproduction d'après un document imprimé ; cote en cours d'identification.
La seule image connue de l'enseigne peinte. Reproduite ici à titre documentaire, sans exclusivité ni exploitation commerciale. Toute demande de retrait ou de correction de crédit sera honorée sans délai.
Auteur non identifié, Rue Eau-de-Robec après la guerre
Ni l'auteur, ni l'institution, ni la date exacte ne sont établis. Une demande d'identification et d'autorisation est en cours.
La seule vue dont nous disposions du quartier après les destructions. Nous ne savons pas encore quelle parcelle occupe le premier plan : la légende sous l'image ne l'affirme donc pas. Reproduction à titre documentaire ; retrait immédiat sur demande.
Bases publiques
Base Mérimée, ministère de la Culture, Notice PA00100893 — « Immeuble, 221, 223 rue Eau-de-Robec »
Façade inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 16 novembre 1942. La notice ne porte ni datation, ni cadastre, ni historique. L'inscription n'a jamais été radiée.
Répertoire national des entreprises, Les dates d'exploitation
Débit de boissons au 221 immatriculé en 1969, radié le 30 juin 1999. Reprise au 1ᵉʳ juillet 1999.
Tous les commerçants connus, de 1849 à aujourd'hui
Établie en dépouillant l'Almanach de Rouen volume par volume, puis les recensements. Le numéro de porte n'est indiqué que lorsque les archives le donnent.
- 1849Famille BréantLa famille habite la maisonno 221
- 1853-1857Bréant-DuvalPeintre vitrierno 221
- 1853-1865BailleulDébitant-échoppierno 223
- 1867-1895Famille DévéÉpicerie et comestiblesno 221 et 223
- 1896-1902Jules HoingneÉpicerie et débit de boissonsno 221 et 223
- 1903Demoiselle GherfilsÉpicerieno 221
- 1904A. FrebourgÉpicerie-débitno 221 et 223
- 1906Jules HoingneRevenu comme gérant de commerceno 221
- 1909Alfred LiéjardÉpicerie, débit et fruiterieno ?
- 1909-1910Veuve CudennecÉpicerie-débitno ?
- 1910M. et Mme PrunierÉpicerie-débit, six moisno ?
- 1910-1913BertrandÉpicierno ?
- 1914-1923Célestin BriotCafé, restaurant et chambres meubléesno 221
- 1926-1931Albert et Élise PrévostCafé-épicerieno 223
- 1932-1944Hippolyte et Marie DurosayCafé-débit et chambres meubléesno 221 et 223
- 1944-1969InconnuVingt-cinq ans sans documentno ?
- 1969-1999Denise Morcet, née JollyDébit de boissonsno 221
- depuis 1999La famille PicardCafé-barno 221
Ce qui reste à confirmer
La date exacte de la reconstruction
La parcelle est encore rase en septembre 1951 ; le dossier de réquisition court jusqu'en 1962. Entre les deux, ni permis, ni facture, ni photo de chantier.
Qui tenait le bar entre la guerre et 1969
Vingt-cinq ans sans un seul document. Les registres de déclarations de débits de boissons, aux Archives municipales, devraient les nommer.
Ce que l'annonce de 1802 réédifie exactement
La numérotation des rues a changé en 1816-1818 : le « 221 » de 1802 n'est pas le nôtre. C'est la mention de la rue Pigeon qui rattache l'annonce à ce bloc, pas le numéro.
Quand l'enseigne « Au Son du Cor » a été peinte
Entre 1907, où la façade annonce des eaux-de-vie, et avril 1944, où le nom est imprimé pour la première fois. Trente-sept ans de marge.
D'où vient le nom « Maison du Cor de Chasse »
L'expression n'apparaît nulle part ailleurs que dans la légende du tirage d'Atget. Reste à savoir si le catalogueur la tenait du photographe ou du quartier.
Quelle parcelle montre la photographie d'après-guerre
Le terrain dégagé au premier plan est-il le 221-223, ou un autre point de la rue ? Et qui a pris cette vue ? Un lecteur qui reconnaîtrait le cadrage nous rendrait un vrai service.
Une photographie du bar entre 1950 et 1980
Un mariage, une soirée, une devanture à l'arrière-plan d'une photo de famille. Nous n'en connaissons aucune.
Les planches reproduites sur cette page sont dans le domaine public, sauf la vue de l'enseigne, dont l'auteur n'est pas identifié et qui est reproduite à titre documentaire. Les crédits figurent sous chaque image. Toute demande de correction ou de retrait sera honorée sans délai.
